jeudi 17 avril 2014

Les exclus

Je ne te demande pas ton pays, ta religion. Tu souffres, cela suffit. Tu m’appartiens, je te soulagerai. " Pasteur



Si on a envie de ne pas avoir de rendez-vous il suffit de dire qu'on est séropositif.  Malgré les 20 années de lutte contre le VIH, le nombre de thèse "le SIDA au cabinet dentaire" (qui ne connaît pas quelqu'un qui a soutenu cette thèse ?), la majorité des patients VIH + continuent d'être adressés en service hospitalier. Pour passer entre les mailles de l'écrémage téléphonique, il suffit d'omettre son statut. Certains vont même jusqu'à ne pas nous le dire quand on fait le questionnaire médical, la peur d'être discriminé et ostracisé l'emporte souvent. 

C'est impensable qu'en 2014 certains soignants ignorent toujours que la salive ne transmet pas le virus. Que les seuls liquides qui sont porteurs sont le sang, le sperme, le liquide pré-séminal et le lait maternel. C'est horrifiant de ne pas savoir qu'un patient sous tri (ou bi)thérapie a une charge virale indétectable (taux de CD4+)  et qu'il n'est ainsi pas contaminant. 

On regarde le patient séropositif ou sidaïque comme un lépreux lui demandant de venir au dernier rendez-vous de la journée en oubliant le principe de précaution. Tout patient qui se présente à nous est susceptible d'être porteur du virus du SIDA, voire pire de celui de l'hépatite C. On oublie également qu'il y a des virus qui eux se transmettent par la salive comme les herpès et qui nécessitent un nettoyage plus en profondeur (le sang c'est visible, d'autant plus que le virus de SIDA est désactivé après 5 minutes à l'air libre). Ou le pire du pire le prion qui  a déterminé la norme en matière de stérilisation pour l'éliminer, à savoir 134°C (rep à ça poupinel).

Un cabinet dentaire doit répondre aux normes d'hygiène et d'asepsie et avoir un minimum d'organisation afin d'éliminer tous les risques. Faire tremper les instruments en décontamination (pour le virus de l'hépatite C par exemple plus résistant), informer l'assistante dentaire sur les risques de contamination, nettoyer les rotatifs après chaque patient avec ou sans tâche de sang, ne pas utiliser le même insert à détartrer pour tous les patients sans le décontaminer avec autre chose qu'une lingette ...

Cessons d'avoir des excuses bidons pour cacher notre gène face à une maladie qui fait peur et ayons un peu d'humanité, on est des soignants pas des robots.


En seconde position des "exclus" les patients CMU. 

Refusés en masse dans la majorité des cabinets des beaux quartiers, stigmatisés dans le stéréotype de l'étranger analphabète, grossissent allègrement la masse des patients traités dans les centres de santé mutualistes ou non, cible préférée pour le sur-traitement. L'excuse numéro 1 pour les éviter, leur soi-disant taux d'absence plus important. Comme tout nouveau patient il suffit de les "éduquer". Personnellement du haut de mes 25% de patients CMU, je n'ai aucune prothèse qui attend son propriétaire dans un tiroir. 
J'entends souvent dire qu'ils ne prennent pas soin de leur bouche alors que les soins sont pris en charge. Mais personne ne se remet en question en se disant que peut-être c'est le résultat des années à ne pas leur donner de rendez-vous, ou à leur faire des soins incomplets voire bâclés volontairement. Les choses ont changé et dorénavant beaucoup de confrères diraient qu'ils ont des prothèses que ne peuvent se payer les patients modestes juste au dessus du seuil.

Epuli gravidique. 
Bon moyen de savoir qu'on est enceinte à nouveau si on attend toujours son retour de couches et qu'on allaite pas.

En dernière place sur le podium les femmes enceintes. Nombreux sont les frileux qui leur demandent de reporter les soins au post-partum voire au post-allaitement en omettant de les prévenir sur les particularités de leur état sur la santé bucco-dentaire. Je trouve cela impensable de nier l'urgence d'une situation, de ne pas anticiper (vous connaissez beaucoup de femmes qui ont le temps de consulter dans les 3 mois suivants l'accouchement ?), de préférer prédire que "ça pourra attendre 1 an" au risque de voir une femme enceinte de 8 mois débouler pour une inflammation pulpaire aigüe qui forcément ne sera pas calmée par du paracétamol simple, de ne pas pratiquer un détartrage ou en ne donnant aucun conseil d'hygiène bucco-dentaire pour limiter la gingivite gravidique.
Les femmes enceintes c'est comme les enfants, on leur dit "y a rien d'urgent, revenez l'année prochaine" en se disant "j'espère qu'elle/il va m'oublier et trouver quelqu'un d'autre d'ici là". Heureusement l'assurance maladie encourage les soins pendant la grossesse en instaurant un examen de prévention au 4ème mois. Pour permettre enfin aux femmes de comprendre qu'elles peuvent être soignées enceintes et que si leur dentiste ne les prend pas c'est qu'il faut en changer.
J'ai espoir qu'un jour on arrête de dire "une grossesse, une dent", expression pour laquelle soignants et patients sont responsables à égalité.

vendredi 11 avril 2014

Et tu vas arrêter de travailler ?

Par un beau dimanche ensoleillé, nous avons annoncé à ma belle-mère que nous allions être parents.

Passé l'émotion elle a eu cette question "du coup tu vas arrêter de travailler ?".

Je l'aime bien ma belle-mère mais des fois elle me rappelle ma mère quand elle me sort des trucs dont je ne comprends pas le sens (à la différence que ma mère elle connaît aussi bien que moi maintenant l'URSSAF, etc). Déjà elle pensait que mon contrat pro allait s'auto-détruire. "Bah t'auras pas de mal à retrouver après" (Alors qu'on connaît tout le mal que j'ai eu avant et la chance de bosser à 30 minutes de métro). "Euh pardon ?". C'est pas comme si abcdent regorgeait d'annonces de futures mamans à la recherche d'un remplaçant pour l'intérim qui reprennent leur place après. Comme dans une entreprise normale quoi (ou dans n'importe quel poste de la fonction publique).
Et là elle a commencé à me raconter quel bonheur c'était de rester avec sa progéniture avant qu'il entre à la maternelle, ou qu'elle plaisir de ne pas travailler durant sa seconde grossesse ...

Bien sûr à ce moment là je n'ai ni parlé d'allaitement ni évoqué que je comptais bosser jusqu'à la date d'accouchement moins 15 jours. Date arbitraire qui serait changée en cas de problème lors de ma grossesse. La gynéco n'a pas cillé, elle sait que je suis libérale, elle en a vu s'arrêter une semaine avant et reprendre 2 semaines après. Nous les congés mat' on ne connaît pas. Pas de maintien de salaire. Oui on a une aide de la sécu, les fameuses indemnités journalières qui allouent 1500 euros par mois. 1500 euros c'est énorme pour quelqu'un qui n'a pas de charges. Mais en libéral entre la caisse de retraite, la régularisation de l'URSSAF quand on est juste collaborateur, ça part vite (surtout que bon faut les attendre les indemnités journalières ...)

Et là à peine enceinte, je me suis demandée si c'était normal de n'avoir jamais pensé à cette option. Je veux dire je n'en n'étais pas encore aux démarches pour le mode de garde, ni à la recherche d'un remplaçant pour le cabinet. Jamais l'idée de m'arrêter ne m'avait effleuré l'esprit.

Mr Carie qui adore sa Maman a  répondu "c'est vrai que ça coûterait moins cher que la crèche".

Et moi j'ai commencé à pâlir comme si on évoquait notre discussion sur le mariage gay.

Et j'ai balancé mon célèbre "je ne me suis pas fait chier à faire autant d'études pour m'arrêter pour un enfant", "je n'ai pas fait bac + 6  pour ça quand même !".  Non mais flûte quoi j'ai un doctorat, un titre que je me suis battue pour avoir.

Et en plus j'aime mon travail, je ne me vois pas rester à la maison toute la journée et tourner tout mon temps vers mon enfant. Bien sûr que je l'aime déjà ma crevette mais mince je ne peux pas être cette mère wonderwoman qui court partout ? 

J'ai avancé un argument de taille; l'indépendance financière. Je pensais qu'en tant que femme divorcée elle comprendrait. Bah non, toujours pas. Selon elle "être mariée est une sécurité". Quand je pense que sa génération s'est battue pour le droit des femmes. Je devrais donc me contenter de vivre sur le salaire de Mr Carie, vive le progrès. Sans parler de ma retraite qui aurait pris un bon coup dans l'aile.

Et avec quoi je vais payer les régularisations de l'URSSAF et de la caisse de retraite ? Et mes impôts ? Et nos rêves de maison? Certes 1 salaire pour 3 ce serait 4 fois moins d'impôts dans 2 ans, on repasserait dans une tranche acceptable.

Je n'ai rien contre les femmes au foyer mais je n'en suis pas une, j'ai été élevée de façon à m'émanciper dans le travail, même si je ne me lève pas avec détermination tous les matins je suis heureuse d'occuper une fonction que j'ai choisi.

S'arrêter 6 mois, 4 ans ou définitivement pour moi ce n'est pas envisageable. Mon poste ne m'attendra pas, la technique ne m'attendra pas, c'est le meilleur moyen pour moi de ne pas évoluer et de soigner juste pour manger alors que je veux soigner et avancer.

vendredi 4 avril 2014

La roue de secours

En "clinique" (par opposition aux années théoriques jalonnées de travaux pratiques) on avait un pool de patient très réduit. En somme on avait le patient du lundi 13h, celui du lundi 16h, les petits patients de pédo mercredi, celui du jeudi 16h, du vendredi 9h ... souvent on les suivait depuis la 4 ème ou 5 ème année (prends patience ...) alors vous pensez bien qu'on les connaissait plus que bien. La moitié avait mon numéro de téléphone portable personnel (plus facile de gérer les rendez-vous ainsi). Ceux dont je sentais l'envie d'aller trop loin non (plutôt des hommes bizarrement) non mais ça restait mes protégés. 

En sixième année, je possédais assez de temps devant pour moi pour en consacrer beaucoup à mes patients. J'ai été leur confidente, j'ai su plus que le dossier clinique pouvait m'apprendre, on a parlé de leurs craintes, du mari qui bat, du mari qui trompe, de leurs enfants que je suivais aussi parfois.  

Dans mon pool, il y avait BN. Les longues séances pour l'appareiller m'ont permises de mieux le connaître. Si j'avais un peu de temps je n'hésitais pas à continuer la discussion en l'accompagnant vers sa femme qui faisait le ménage au service de radiologie du CHU. C'est lui qui m'a dit que je roulerais en BMW une fois ma thèse passée. C'est lui qui était en colère quand son fils a annulé son mariage au bled en refusant de consommer la nuit de noce.

Une après-midi alors que je lui soignais ses caries, un ami est venu me trouver pour me dire que j'avais une roue crevée. J'ai fait une mine déconfite. Je sais changer une roue, du moins en théorie. Mais je savais pour avoir déjà essayé lors d'un entraînement avec mon père que le cric était trop court et qu'il fallait une force conséquente pour enlever les boulons (qui ne s'est jamais tiens je vais démonter ma roue pour voir ?).

BN s'est tout de suite proposé de m'aider. Je ne crois pas avoir hésité longtemps avant de dire "c'est trop sympa merci". Je nous revois encore partir à la fin du soin vers ma voiture, moi toujours en blouse et lui à côté. Je le revois les mains noircies me proposer d'emmener la roue chez un garagiste pour la réparer. J'avais refusé, ne voulant pas lui être trop redevable. 

Puis la fin de l'année est arrivée, je suis partie en ayant pris soin de faire la passation avec une amie. Il en profitera pour essayer de se faire rembourser un appareil fait au bled en faisant croire que c'était celui posé 2 mois plus tôt  par mes soins (sauf que je n'aurais jamais sous côté un acte, chaque point étant vital). Ma copine avait décidé d'arrêter de le suivre, elle devait le trouver trop intrusif.

Pour elle c'était "le gros lourd qui essayait de l'arnaquer", pour moi ça restera celui qui s'est sali sans que je lui demande rien pour changer ma roue.  

samedi 29 mars 2014

Prends patience !

Au service hospitalier dentaire mieux vaut ne pas être trop pressé. 

Dans un premier temps, il faut prendre rendez-vous en première consultation. Si en plus on demande un enseignant pour un problème plus poussé on attend bien 3 à 6 mois en plus (même avec la lettre d'un confrère). Ou alors il faut venir aux urgences et essayer de trouver le bon créneau pour ne pas attendre 4 heures ou  pour ne pas se faire refouler à l'entrée. Pour éviter que des patients errent en salle d'attente quand la vacation est terminée (ou pour que tout le monde mange plutôt), on ferme les entrées 1 h avant. Au sens propre comme au figuré. La porte principale est fermée avec une chaîne et on ne peut rentrer (ou sortir) que par une porte à l'arrière. Et pour rentrer il faut montrer blouse blanche .

Dans un second temps, une fois le premier contact établi il faut que le cas intéresse les étudiants. En gros si c'est un enfant calme et mignon qui a besoin de soins pas trop compliqués (des scellements de sillons et une carie sur dent de lait) et surtout d'un diagnostic pour un traitement orthodontique, il a toutes les chances d'être rappelé (oui on rappelle les patients, pour leur dire qu'ils ont été choisis !!!). Si c'est un petit monstre, il faudra qu'il attende un étudiant bien désespéré de ne pas avoir assez de points en module de pédodontie. Si il a des problèmes particuliers (handicap, grosse phobie), il sera adressé aux soins avec MEOPA mais devra attendre aussi. 
On classe les adultes en 2 catégories, les cas sympas où t'as de la prothèse à faire et pas trop de soins et les cas pourris où tu sais que tu n'auras jamais fini. Et qui seront appelés par les étudiants désespérés ...

Bref mieux vaut avoir le temps. Surtout que ce n'est que le début. Ensuite il faut faire un plan de traitement et le faire valider par l'enseignant qui encadre la vacation. Mais d'abord il faudra finir les soins. Donc faire venir le patient plusieurs fois (= plusieurs semaines) pour avancer. Ensuite il faudra que la lune soit alignée avec Jupiter pour que l'enseignant qui a donné son accord pour le plan de traitement soit là à la séance suivante, sinon il faudra demander l'avis à un autre encadrant qui risque d'être totalement différent ou juste assez pour faire perdre la séance à rerédiger. Parfois l'enseignant sera présent mais recevra ses patients sur la vacation et il faudra s'agglutiner avec le reste des camardes devant sa porte à attendre qu'elle s'ouvre. Parfois il sera juste au téléphone et il faudra attendre qu'il termine sa conversation passionnante avec en prime ce regard exaspéré "qu'est-ce qu'il me veut celui-là ? " (c'est là que tu'apprends à faire des sourires hypocrites  qui veulent dire moi aussi je me fous de toi). Parfois il aura plus important à faire comme finir son croissant au beurre et son café.

En résumé la patience est une qualité requise pour l'étudiant si il ne veut pas finir à l'asile (à côté faire la queue pour Burger King ce n'est rien) et pour le patient qui va être abandonné plusieurs fois dans la séance. Croyez-vous que nous pourrions nous lancer sans avoir l'aval du supérieur ? Non toute anticipation ou tentative d'accélération sera annihilée par un regard désapprobateur ou une remarque cinglante lancée devant tes camardes qui attendent aussi. "Qui  t'as dit de faire ça ???" A force d'attendre tu connais tous les patients de la vacation , pour la bonne raison que tels des moutons de panurge on suit tranquillement et surtout docilement le berger entre chaque box. Pendant ce temps ton patient est tout seul dans ton box à s'ennuyer (à mon époque il n'y avait pas de smartphones). 

Inutile de dire qu'il rumine le patient, à se dire "moi qui pensais faire des économies". Entre les RTT posées, les aller-retours en voiture, il est plus que perdant.

A la fin on préfère en rire mais même pour une simple couronne, on ne sait pas si l'année suffira. L'année !!! 
J'ai suivi certains de mes patients sur mes 3 années d'externat, j'ai réussi à en finir certains en 6 mois et je ne sais plus comment. Je me rappelle de cette patiente qui voulait un nouveau sourire pour le mariage de sa fille et qui a eu des provisoires sur les photos. Quand on part (enfin !) en fin de sixième année, on doit faire le relais pour les patients non terminés, leur trouver un camarde qui pourra finir tout en sachant qu'il faudra que leurs emplois du temps respectifs concordent ('on ne travaille pas tous sur les mêmes vacations donc avec les mêmes enseignants).

La seule chose qu'on ne pourra pas nous reprocher c'est la qualité finale, à force de vérifications, d'ajustements, de contrôle et d'exigence, le jour où c'est vraiment fini c'est  vraiment parfait. 

jeudi 20 mars 2014

Et toi t'extraies des dents de sagesse ?

Je suis obligée de pratiquer la plupart des actes peu rémunérateurs mais quand il s'agit de la chirurgie je n'hésite pas à déléguer.

Si je pouvais et surtout si mes patients avaient les moyens de payer un traitement canalaire haute qualité fait sous microscope par un endodontiste, je les enverrais. Mais dans mon 93, et dans ma patientèle payer un acte avec un tel dépassement ce n'est pas imaginable. Je veux dire ils ne font déjà pas la prothèse pourtant nécessaire, pourquoi payer 300 euros le canal au lieu de 20-30 euros remboursés. Ça nous donne envie que la sécu se bouge et revalorise à ce tarif les traitements pour qu'on y passe plus de temps, qu'on ne les bâcle pas en pensant à la rentabilité. 300 euros le canal c'est peut-être excessif, mais déjà 300 euros un traitement canalaire au lieu de 46 et des bananes pour une prémolaire ça nous changerait nos journées. A ce tarif on pourrait enfin baisser notre marge sur la prothèse parce qu'on aurait enfin plus l'impression de travailler à perte 80% du temps.

Je connais des confrères parisiens (mais il doit y en avoir chez ces bâtards de Bordeaux) qui ont une patientèle tellement hype/aisée qu'ils ne font plus que le "rentable", prothèse et pose d'implants. Même pas sûre qu'ils aient tous une collaboratrice pour "les petits soins" ou "les petits enfants".

Bah oui les enfants, pourquoi tout le monde les rejette au service hospitalier ou aux centres mutualistes ? Je veux dire c'est mignon un enfant. Sauf quand ça crie. Mais est-ce qu'ils crient et pleurent tant que ça ? Pas chez moi. Certains oui mais pas la majorité. La plupart j'ai envie de les kidnapper, de les habiller en zara mini tellement ils sont sages. (Ne vous inquiétez pas aucun enfant n'a été maltraité pour cet article). Mais ce n'est pas rentable de soigner des enfants. A part de leur combler les sillons de leurs molaires définitives en 5 minutes. La pédodontie c'est le top des actes à perte, où t'as limite envie de leur dire "non y a pas de caries, circulez" tellement tu sais que la séance suivante ce sera une pure perte d'argent et de temps pour toi. Mais je me raisonne toujours, en pensant à leur avenir et à ma mission de service public (mode dentiste humaniste on).

Mais la chirurgie je n'hésite pas.

Pourquoi se priver d'adresser certaines extractions difficiles à un stomatologue alors que lui (oui j'ai rarement vu d'elle) a un plateau technique optimal pour ça, une assistante au fauteuil, la maîtrise suffisante pour les  faire avec la même aisance que si il cueillait des carottes, et surtout une cotation plus intéressante ?

Dans chirurgien-dentiste, il y a le mot chirurgien mais cette partie ne m'intéresse pas, faire des lambeaux, décoller, cureter, déplacer, pourquoi faire ? La spécialisation chirurgie buccale n'est pas reconnue, les cotations sont dérisoires (à l'image du reste) et vu le peu de patients en nécessitant je ne vois pas l'intérêt de me forcer.

J'extraie des dents, mais ça ne constitue pas la majorité de mon exercice, souvent elles tiennent tellement peu que je les ai juste aidées à disparaître un peu plus tôt, parfois elles s'accrochent et sont de petits challenges que j'aime relever. Rarement je n'arrive pas à les sortir et je fais un courrier. Parfois le patient a l'air tellement stressé/énervé/énervant/dangereux que j'adresse. Rarement pour des problèmes type "je prends du plavix/previscan", ça je gère. Ce qui me fait plus peur c'est les dents qui n'ont pas l'air dures à extraire mais qui seront dures à anesthésier car le terrain est enflammé, le patient râlera, voire sera violent car il ne comprendra pas pourquoi "il sent" alors qu'il n'a pas mal (rarement des femmes d'ailleurs, surtout celles qui ont accouché sous péridurale). Je me suis "embrouillée" avec plusieurs "gars" pour ça, maintenant je me protège et je me méfie (quand on menace de te frapper alors que tu es seule t'as pas trop envie ...).

Je ne pratique jamais certaines dents, les dents de sagesse sous muqueuses voire incluses dans l'os (celles qu'on ne voit qu'à la radio), celles dont je n'ai aucun accès direct, aucune vision, une ouverture buccale limitée, celles dont je sais que mon temps/attention/stress/retard probable ne vaut pas les 33,44 euros (ou attention promo la 2ème est à moitié prix !) (non ce n'est pas une blague) que j'aurais à la fin. Surtout celles-là en fait. si on me "donnait" 150 euros pour extraire une dent je suis persuadée que je les ferais toutes.

Heureusement je connais de très bons stomatologues qui eux s'éclatent à pratiquer ces interventions. 


vendredi 14 mars 2014

Evolution

Un dimanche midi attablée avec 3 consœurs et amies et comme il est de mise dans ces moments-là, on a surtout parlé boulot. Ou du moins elles. Parfois je me dis que je préférais cette époque où on taillait nos mecs ou on déprimait parce qu'on n'en avait pas.

Maintenant les problèmes sont tout autres, reprendre un cabinet, s'associer, s'installer mais où ?

J'ai gardé mes pensées pour moi et mes véritables intentions du moment. Actuellement je suis bien dans mon cabinet, mais je suis si bien parce que justement on ne me presse pour m'associer, reprendre à la retraite, on ne me demande pas de vision sur 5-10-20 ans. Non pas que j'ai peur de me projeter, mais ma vision de l'avenir c'est celle de la famille ricorée prenant son petit-déjeuner dans une maison à la campagne avec des enfants qui courent partout (vision à laquelle on pourrait ajouter la publicité mixa bébé ou soupline).

Donc quand on me parle d'avenir, je ne pense pas au cabinet, je pense à agrandir la famille.

Bien sûr rien n'interdit d'être sur les 2 fronts mais je me vois mal investir pile au moment où je vais devoir baisser ou adapter mon activité. Sans matelas confortable, il est dur de se lancer (même quand le conjoint nous supporte) avec tout le stress que cela implique (gérer les factures, les emprunts, la nounou ...).

C'est difficile de se dire que parfois on est à un croisement de chemin, qu'on quitte la voie principale pour essayer un itinéraire bis. Mettre entre parenthèses le professionnel (sans pour autant s'arrêter), pour construire au niveau personnel.

Après il y a toujours ces exemples parfaits de celles qui ont épousé un dentiste (donc qui ont créé ensemble et qui peuvent partir en congés mat' sans craintes), celles qui ont acheté très tôt et qui retombent sur leurs pattes avant le mariage, celles qui mènent tout de front (mais qui ont une place en crèche et la famille à portée de main).

Quand on est dentiste si on veut dire qu'on a réussi sa vie, il faut avoir le plus beau cabinet avec le meilleur fauteuil (et le meilleur chiffre d'affaires), compétition à laquelle je ne veux(peux) pas participer, ce qui a le plus de valeur étant la façon dont je soigne mes patients même si ce n'est souvent pas rentable.

Bon j'avoue sur les 3, 2 sont célibataires donc niveau construction je comprends que ça les titille (le fameux cap des 30 ans, j'ai rien fait j'ai raté ma vie), et la 3 ème est mariée à un orthodontiste (donc vive le matelas).

Donc je fais celle qui n'avance pas alors que je fais un pas de géant de l'autre côté. 

vendredi 7 mars 2014

Relais H

En entrant j'en ai vu certains attablés au relais H, ça m'a rappelé tous ces midis où on avait que 30 minutes pour manger  avant de courir pour retourner en cours.  Je me souviens des sandwichs que j'ai tous essayé même celui au thon-mayo qui n'était pas fameux. Je me rappelle de ma tante qui m'avait dit que ce n'était pas équilibré et donc dangereux pour mon poids. J'étais passée alors  aux salades qui était bien plus chères. Je ne prenais pas de dessert, pas le temps. Je ne prenais pas de bouteille d'eau non plus. Je buvais l'eau du robinet dans mon box. Une prof m'avait dit "c'est bien si il y a une épidémie de légionellose tu seras immunisée". Le lendemain j'avais ramené ma petite bouteille d'eau personnelle. Un jour on a eu plus de temps (ou plus cours l'après-midi) et on est allés manger au self du personnel.

On est là dans cette salle d'attente qui ne semble jamais se désemplir. Chacun sursaute quand un nouveau nom de famille est prononcé. L'heure du rendez-vous est dépassé, un ballet de blouses blanches, roses, vertes voire bleues défile. Pourquoi j'attends ? Combien de personnes devant moi encore ?

De l'autre côté, les soignants marchent, ne s'arrêtent que pour saluer leurs collègues, regardant à peine la foule qui attend. Parfois ils discutent brièvement entre eux, se racontent leur journée de la veille. Je me souviens du camarade qui a oublié que quand l'on est avec un patient on s'abstient de certaines questions de type "t'es rentré comment hier ? t'as vomi ? non parce que qu'est-ce que tu t'es mis !!!". 

Le patient a rendez-vous à 13h, on a appelé 10 fois son nom en salle d'attente et personne ne répond pas, alors on attend avec les filles de l'accueil. Puis on se fait enquiquiner par un cadre qui nous dit de ne pas poireauter là  devant les patients qui ne comprennent pas pourquoi on ne les prend pas. Alors on se cache un peu plus bas avec un autre camarde qui s'est pris un lapin. Parfois on est de vacation d'urgences et on attend que le patient du dernier arrivé soit enregistré. Le dossier est là dans ta main et c'est le grand moment de solitude. Celui où tu dois prononcer un nom que tu vas écorcher ou tu devras t'empêcher de rigoler tellement c'est une blague (mention spéciale pour le petit "Will Smith" 5 ans ). tu vas scruter toute la salle d'attente en espérant voir quelqu'un se manifester, en retour tout le monde va te dévisager comme si tu étais folle ou demeurée ou insignifiante ou juste t'ignorer ce qui est pire finalement. Puis tu vas attendre à nouveau et recrier le nom si toutefois il était sourd. Et c'est l'instant que va choisir ce patient qui tu le sais est suivi par  Martin qui te demande "où qu'il est l'autre ?". Mais tu n'en sais rien tu n'es pas les renseignements. 

Un homme se lève, interrompt une infirmière dans sa déambulation. De loin je crois entendre un  "puisque vous ne faites rien pourquoi vous ne prenez pas ma femme ?". J'ai envie d'intervenir et de lui dire que ce n'est pas elle qui peut faire la consultation. Mais il ne comprend pas que le jeu n'est pas de passer avec n'importe qui. Chaque blouse a sa fonction. C'est dur à comprendre qu'on est pas tous intervertibles.

Un patient se lève et vient nous trouver mon camarde d'infortune et moi, alors qu'on était tranquillement en train de parler de nos vacances futures ou bien du remplacement je ne sais plus. Il s'est interposé, nous coupant la parole sans s'excuser. "Ça fait 3 heures que j'attends, puisque vous ne faites rien pourquoi vous ne me prenez pas ?".  Va lui expliquer que tu n'es pas de vacation d'urgences et que tu n'as pas de box de libre pour l'examiner ou qu'il doit attendre l'étudiant qui s'occupe de lui d'habitude. Ou que vu ton salaire minable (220 euros par mois en dernière année), tu as le droit à ta pause syndicale. Plus tard le chef de service mettra en place une nouvelle mesure visant à réquisitionner tous les étudiants qui glandent dans les couloirs pour qu'ils prennent les urgences dans des box vides. C'est ce jour-là qu'on a commencé à arrêter de discuter près de la salle d'attente et qu'on est partis discuter dans des endroits plus discrets.


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