mercredi 14 septembre 2011

Serge

J'aurais adoré sauver des vies mais cela suppose un quota de morts. Qu'on le veuille ou non, être soignant c'est être amené à faire face à des situations où nous restons impuissants.

Normalement dans mon métier, jamais nous annonçons une mort proche ou probable, jamais nous ne prenons la décision de prescrire un cocktail hypnovel-morphine (effet souhaité = soulager le patient par une mort paisible quand "plus rien" ne fonctionne), jamais nous n'avons la vie (ou la mort) entre nos doigts. 

Jamais nous ne culpabilisons de partir "à l'heure" du service (soit 2 h après la fin pour les internes) alors qu'un patient à l'état inquiètant "fait son entrée". Jamais nous nous empêchons de dormir en repensant à cet enfant entre la vie et la mort, à cette mère qui compte sur vous, les grands-parents qui vous regarde avec de grands yeux.

Bien sûr, on peut vivre par procuration. Idolâtrer les internes (ces futurs médecins) comme je l'ai toujours fait. Les regarder avec respect car ils nous sauveront peut-être la vie un jour, ou celle de nos proches, parce qu'ils seront aussi un allié utile dans notre exercice futur. Nous pouvons vivre avec eux, pour partager leur quotidien. Et leur planning qui rend fou de jalousie. L’hôpital en premier, toi en second. Ils t'apprendront ce que c'est qu'un bon bleu (un mort) et tant d'autres choses.

Et quand tu vois leur tête, cette impossibilité d'avoir une absence d'empathie, ce mélange de colère teintée de tristesse. "J'en ai encore perdu un".  Tu es contente de n'être que chirurgien dentiste. 

J'ai rencontré Serge en 5 ème année. Vacation d'urgence. Urgence dentaire. Il a mal, au fond à droite. Il a suffit d'une inspection au miroir pour que je voie que "c'était mal barré". J'ai appelé l'enseignant en répondant au patient que ce qu'il avait n'était pas "normal". J'ai dit mon diagnostic à l'enseignant. Il a regardé, et m'a dit de monter en chir. (Les chirurgiens que ce soit en médecine ou en dentaire sont toujours vénérés comme des dieux). Le patient m'a suivi, un peu perdu. L'interne a jeté un oeil, le prof de chir aussi, je crois me rappeler qu'ils ont pris des photos. Le prof a appelé l'ORL, il a eu un rendez-vous sur le champ (l'avantage d'être en hospitalier). Il m'a demandé d'escorter le patient.

On était tous les 3,  Serge, une attaché et moi dans ce couloir qui transite entre le CHR et le CHU. Personne d'autre que nous. Ce silence brisé par les questions du patient. Ces mots qu'il a entendu "peut-être un cancer", "biposie". J'étais partagée entre l'envie de lui dire "la vérité" et celle de laisser l'honneur à ma consoeur plus vieille/plus expérimentée. Elle n'a rien dit non plus. Il a vu l'ORL, puis revu mon prof. 

Il a eu de la chance. Les cancers buccaux nous font peur quand ils sont très insidieux et invasifs, généralement découverts tardivement du fait du mélange déni/absence d'hygiène des patients porteurs.

Quand ils sont diagnostiqués, ils sont déjà à un stade très avancé. Stade où l'ablation tumorale par chirurgie ampute de la moitié de la langue, des dents et de l'os environnant, où si tu as la chance de survivre après 5 ans, ton visage sera marqué à vie. 

Serge a eu la chance dans son malheur. Sa tumeur était placée sur l'os derrière sa dernière dent et non pas sur la langue (cas classique). L'os réagit plus rapidement à la douleur. Dans la classification, il était à un stade 1, pas de métastases, opérable. Le prof l'a "préparé" à sa radiothérapie, et il s'en est sorti.

Ce jour-là j'étais contente de ne pas avoir à gérer ce type de situations au quotidien. 

Souvent je me remémore une phrase lue dans "le choeur des femmes " de Martin Winckler :  tu ne les empêcheras pas de mourir, au mieux tu leur éviteras de mourir ce jour-là ...


NDLR: la photo est par


3 commentaires:

  1. A l'avenir évite les photos, merci ..

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  2. Wep pareil que Lolotte. Pour les curieux y a toujours gougoule image...

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  3. C'est surtout pour montrer le "comment on peut passer à côté d'un truc pareil ".

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