lundi 5 mars 2012

Dernier jour



3 mois que j'avais prévu ce moment en donnant ma démission.

3 mois que je savais que ce soir-là je viderais mon appart et dimanche je partirais skier.

3 mois que je planifiais mes plans de traitement prothétique pour "terminer" mes patients à temps.

Ce soir-là j'ai quitté mon poste mais je m’apprête aussi à partir de ma ville étudiante où j'habitais depuis plus de 8 ans.

Je me rappelle le jour du "vidage des casiers" à l'hôpital où on a mis 3 ans de nos vies dans des cartons et où on a fait la queue un par un pour rendre nos dosimètres. A l'époque, j'étais heureuse et soulagée d'être thésée et validée, de passer à la phase "docteur".

Aujourd'hui, je suis partagée. Surement parce que le poste que je briguais ne m'a pas été donné et que pour la première fois en 2 ans et demi, je n'ai pas de vision claire de ce que je vais faire le mois prochain.

Mais ce que j'ai préféré dans cette journée ce sont mes patients, ceux que j'ai vu assez pour qu'ils aient ressenti le besoin de me dire que je ne pouvais pas partir, qu'ils s'étaient habitués. J'ai rigolé avec une de l'envie de son copain de partir au fin fond de la campagne, je lui ai livré quelques unes des propositions plus ou moins farfelues du mien. Une m'a vraiment fait plaisir en m'offrant des chocolats, là je me suis rappelée que depuis des pâtisseries orientales pendant le ramadan l'été d'avant, je n'avais eu aucun cadeau. Je me sentais gratifiée qu'on reconnaisse mon travail, mon côté humain. Cela tranchait un peu des autres patients pour qui je suis interchangeable avec mes autres collègues, qui n'était ni touchés par mon départ. Ces mêmes patients qui ne comprennent pas qu'on est tous différents et qu'on ne peut finir le travail de nos confrères sans reprendre le plan de traitement à zéro. 

J'ai eu ma vieille chiante, celle que j'ai vu quasiment toutes les semaines depuis que j'ai posé sa prothèse. Jamais un service après-vente n'aura mieux porté son nom. Après des semaines à me dire que quelque chose devait clocher pour qu'elle ait toujours mal, j'ai compris qu'elle adorait passer pour des blessures que je ne voyais jamais sur ses muqueuses. Ce vendredi-là elle avait pris rendez-vous car elle savait que je partais et voulais être sûre. J'ai meulé un petit bord, elle avait l'air satisfaite. Mais j'appréhende un peu de rappeler mes confrères de peur qu'il me demande pourquoi j'ai laissé un cadeau pareil.

J'ai revu Mme Balboa. Elle soupirait toujours en entrant. Je l'ai regardé avec amusement. On aurait dit qu'elle se préparait à entrer en scène quand la porte s'ouvre et qu'elle se mettait dans le rôle de la vieille fatiguée qui va faire un malaise. Après quelques péripéties, j'ai enfin terminé ce que je voulais faire en novembre. Elle savait pour le départ et espère juste que ça ira en attendant.

J'ai fini les soins de plusieurs patients pour qu'ils n'aient besoin de revenir consulter qu'en cas de problème ou pour un contrôle dans 6 mois. J'ai adressé les autres, certains avec le sourire (pour moi) de ne plus avoir à supporter leur tronche.

J'ai adoré dire la dernière semaine à ceux qui pensaient que je sauverais leur bouche (en mode port du Havre après les bombardements), que je n'aurais pas le temps. Pour d'autres, j'ai imaginé dans ma tête les plans de traitements que j'aurais mis en place.

La journée est passée vite. Elle n'a pas fini sur la note que je pensais. Mon dernier patient fut une extraction. Une dent qui ne voulait pas venir. Je me suis bien amusée dessus, pas envie de conclure sur un échec. J'ai réussi. Dans la bataille, j'ai eu le droit à un AES. Une aiguille de suture qui dans la précipitation a percé mon gant et  ma cuticule. Ça tombe bien, je voulais refaire une sérologie. J'ai donc dit au revoir à la moitié de mes collègues avec un doigt dans de l'hypochlorite diluée.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Une erreur est survenue dans ce gadget