vendredi 6 juillet 2012

Victoria

Victoria est une petite pas facile à cerner. Elle me rappelle la fille d'une amie russe, parce qu'elle a le même âge et qu'elles sont étrangères dans ce pays. Elle est souriante et joyeuse, parle beaucoup sauf quand il s'agit de monter sur le fauteuil pour me montrer ses dents. Elle sait qu'elle a des caries mais sa maman lui a dit "piqûre" donc elle pleure beaucoup. En plus elle est AME (= Aide Médicale d'Etat) c'est à dire que dans ce cabinet A flambant neuf mais sans lecteur de carte vitale (les "riches" s'en fichent apparemment d'envoyer les feuilles et attendre pour être remboursés), je ne serais payée que quand la sécu traitera les feuilles de soins (et avec un peu de chance le numéro de la carte sera erroné). Je me suis demandé comment elle était arrivée là, elle vient de l'autre bout de Paris. La mère était contente que je l'accepte. Dans les beaux quartiers, les CMU et les AME ne sont pas souvent reçus.

Bref la petite commence à pleurer et je n'ai aucune patience donc j'installe la mère à sa place, elle prend le siège à côté de moi pour regarder (et vérifier que je ne tue pas sa mère). Elle rigole, je lui fait une panoramique, puis elle me laisse regarder ses dents. Mais ne veux pas faire de soin. Comme à ce stade, je suis fatiguée, je redonne un rendez-vous et la préviens que la prochaine fois "à l'attaque".

Second rendez-vous, elle se met à pleurer direct. "J'aime pas le dentiste" (C'est pas ce que tu disais quand tu tripotais mes aspirations). "J'aime pas les piqûres" (Pourquoi sa mère lui a dit ça ? Je parle toujours de stylo magique). "J'ai pas envie" (Soigne l'indigent qu'il disait). "J'ai jamais eu de piqûres dans la bouche, je sais pas comment ça fait" (Le meilleur moyen c'est d'essayer non ?).
Donc je commence par la maman qui elle est plus que prête à avoir 2 belles dents toutes neuves. Revient le moment douloureux d'installer la petite au fauteuil. Qui pleure à s'en étouffer. La mère me regarde en me disant "pas parler, pommade pommade". J'en suis encore à négocier car dans le cabinet A personne ne pleure. Je mets la pommade une première fois. Pleurs. Deuxième fois. Pleurs ininterrompus. Je demande à la mère de sortir, elle reste (paie ton autorité). Je prends ma voix de méchante. En rappelant que c'est moi qui décide, qu'on doit m'obéir. Qu'on est pas dans un cirque. A ce stade, elle continue. Je me tourne vers la mère et je lui dit que je n'ai plus de temps et que j'arrête. Là elle regarde sa fille en pleurant. Elle lui dit jenesaisquoi en russe. Puis me supplie. "S'il vous plaît, s'il vous plaît". Comme je ne suis pas un monstre (là à ce stade voir la mère pleurer m'a fendu le coeur), j'ai remis la pommade une troisième fois. Toujours des pleurs mais la mère bien décidé à soulager sa fille la tenait. J'ai fait l'anesthèsie avec mon "stylo magique".Je commence à enlever la carie avec ma turbine. Silence aspi pendant 2 secondes puis "j'ai mal". "Je suis petite moi". Il était '53, ma patiente attendait en salle d'attente alors j'ai relevé le fauteuil. La mère m'a reproché de n'avoir rien fait "on a fait la piqûre et rien d'autre". Je lui ai expliqué que je ne pouvais pas la garder indéfiniment. (Surtout que dans n'importe quel autre cabinet, elle aurait viré dans les 20 premières minutes). Elle a tout de même esquissé un "Merci !" après le maintien du rendez-vous du samedi matin 9h "je ne me lève pas pour rien" (un peu dégueulasse certes mais se lever un samedi pour entendre un enfant pleurer et ne pas faire de soin donc ne pas être rentable non merci).

Troisième rendez-vous, le samedi matin donc. J'avais prévenu l'assistante. Le plan d'attaque; elle m'aide avec la petite pour la tenir (méthode de guerre on y va de force) et la mère reste en salle d'attente. En réalité ce qui s'est passé; la mère voulait rester en salle d'attente mais du coup sa fille ne voulait pas venir, donc elle l'a accompagné pour le stylo magique ... pour ne jamais repartir. Cette fois-là, la petite a pleuré (pourquoi j'ai pas donné de l'atarax ? ) mais n'a pas bougé, j'ai pu faire l'anesthésie (pardon le stylo magique) puis le soin (pulpotomie pour les intimes). J'ai eu droit à un "je savais pas que ça faisait pas mal". La petite voulait savoir si elle avait "été sage", la fois d'avant elle n'en avait pas dormi que je lui dise qu'elle me faisait perdre mon temps. Au moins certaines valeurs ne se perdent pas.

Quatrième rendez-vous, je leur faisais une fleur, l'AME était terminée (en voie de renouvellement), j'ai accepté de les prendre et de post-dater les soins. Elles arrivent 36 minutes en retard. Forcément je suis pas contente (si j'avais su j'aurais gardé la patiente précédente). Je leur explique que c'est la porte. La mère me dit que sa fille a rendez-vous après (et donc qu'elle est en avance pour elle) puis me regarde avec ses yeux de chats tristes "elle va encore avoir mal si on les soigne pas". Donc je les prends mais en colère. "Mais si elle pleure, j'arrête tout de suite". Elle n'a jamais pu pleuré. Limite elle rigolait. Limite elle était bien. Tellement bien que j'ai fini "tout le haut" pour être tranquille. Et que je leur ai dit de repasser quand la carte sera renouvelée. Comme la fois précédente j'ai eu le droit à un grand "merci" (on en reçoit jamais assez).

Ce qui est beau avec les soins "gratuits" (à savoir quand t'es payée 3 mois après), c'est que tu soignes avec ton coeur. Et que la satisfaction n'est pas pécuniaire mais juste le bonheur d'avoir aidé quelqu'un.

2 commentaires:

  1. Et oui... ça fait pas mal... mais personne ne le lui avait expliqué... on lui avait trop parlé de douleur, de peur... Les parents, je vous jure, quelle plaie!!
    Je dis souvent que dans l'enseignement, le pire, ce n'est pas les élèves, mais les parents... Faut croire que chez les enfants-patients aussi...
    Courage et bon été!

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    1. Oui le pire c'est les parents qui transmettent leurs peurs, craintes et anxiété. Si un parent ne nous fait pas confiance en tant que soignant, l'enfant croit qu'il part à la boucherie et pleure à peine la bouche ouverte (par exemple une extraction d'une dent de lait qui serait tombée en un coup de pomme).
      Tant que ces parents parleront du dentiste comme d'une punition ou qu'ils leur diront que ça fait mal mais on est obligés, on y arrivera pas. Heureusement la plupart des parents et des enfants que je soigne on bien compris qui j'étais.
      Et Victoria avait hâte de revenir !

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