jeudi 16 mai 2013

Empathie

Le maître mot de tout soignant, l'empathie ou faculté intuitive de se mettre à la place d'autrui, de percevoir ce qu'il ressent. (Larousse).  

Ce qui ne signifie pas pleurer avec le patient si il te raconte ses dernières nuits sans sommeil à cause de sa rage de dent, mais comprendre qu'il a besoin d'être soulagé (sauf si c'est quelqu'un qui a raté ses derniers rendez-vous).

Souvent j'ai un allumé qui me dit que je ne peux pas comprendre, que je n'ai jamais eu mal comme ça, que c'est facile pour moi, et que limite "il faudrait que vous ayez mal pour comprendre". Heureusement qu'on ne demande pas à tous les soignants de faire l'expérience de toutes les douleurs et tous les maux qu'ils devront soigner, sinon ce serait un carnage. 

Surtout que j'en ai de l'empathie. Sans verser dans le côté obscur, (celui où tu te mets tellement à la place du patient que tu en fais trop pour lui), je suis beaucoup plus tendue quand je sens que mon patient a mal, je commence à avoir des fourmillements dans le bras, ou un léger frisson avec cette envie de me gratter (comme une vague de stress en somme). Cela m'arrive peu, mais les rares fois je pourrais presque pleurer avec le patient.

C'est aussi pour cette raison que je ne fais plus crier les enfants. A la fac c'était sympa d'être à 6 pour le tenir, mais en cabinet on perd beaucoup plus d'énergie. Un enfant qui pleure alors que je ne lui fais aucun mal, je n'ai pas envie, surtout quand je sais que je vais devoir le voir 5 fois dans ces conditions. C'est éprouvant pour lui, pour ses parents, pour la salle d'attente, mais aussi pour moi qui me remet en question, qui doute, qui ne sais plus ...

Tout ça c'était AVANT. Avant un évènement malheureux de ma vie personnelle qui m'a conduite aux urgences. Cette fois-ci j'étais la patiente vulnérable et je ne maîtrisais rien. Je ne contrôlais pas le débit de parole de l'interne, de tous les conseils et données qu'elle m'assénait. J'étais là , encore dans le déni du problème exact. Je voulais pleurer, mais limite je me sentais conne tellement j'avais l'impression que rien ne la touchait. Et j'ai compris. 

Je me suis dite, elle fait son boulot, j'aurais certainement annoncé la chose de la même manière, surtout le "je baisse ma voix" pour annoncer la mauvaise nouvelle.

Elle débite ses données car c'est le protocole qu'elle a appris par coeur et qu'elle récite 5 fois par jour parce que c'est fréquent et banal pour elle.

Moi je ne comprends pas parce que je suis une personne singulière, que le problème est nouveau pour moi et qu'il faut que je le digère avant de penser à la suite mais pour elle je ne suis qu'un numéro.

Après cela j'ai décidé de changer un peu la manière d'annoncer des trucs graves à mes patients.

Par chose grave, j'entends plus des dents à extraire pour cause de grosse infections que des morts imminentes/cancers ... Parce qu'à part Serge, ce sont rarement des nouvelles atroces. Sauf bien sûr si on pense à l'aspect financier, psychologique ... (enlever toutes les dents même si ce ne sont que des moignons, pour passer à une prothèse amovible par exemple).

Je ne dis pas qu'on doit fournir les mouchoirs, mais peut-être mieux expliquer ce que ça signifie avant de passer en mode automatique et fournir trop de détails. Souvent le patient s'est arrêté au problème et a éteint son cerveau après, fermé ses oreilles et reste dans son déni le temps de s'habituer à l'idée.

Comme rien ne presse je temporise et laisse le patient revenir vers moi quand il aura pris sa décision (même si je sais qu'à ce moment-là la clarté sera revenue et qu'il aura choisi la bonne voie).

L'empathie c'est aussi laisser le patient faire la moitié du chemin vers nous et le laisser tranquille si il n'est pas prêt.

8 commentaires:

  1. Tout est très bien dit... Bravo et merci à toi et aux professionnels de santé qui nous accueillent avec respect, bienveillance et empathie !
    (Et bravo ++ pour ton blog et son titre !!)

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  2. Oui ! Tout est dit ! C'est pénible ( au sens de la peine ) de voir souffrir...
    A côté, il y a un immense bonheur à soulager... Il y a alors, quelque chose de fort qui se noue avec le patient.
    Les vieux médecins disaient : guérir parfois, soulager toujours.

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  3. C'est dur quand l'anesthésie ne prend pas ou que la douleur est rebelle, mais c'est tellement fort quand le patient n'a enfin plus mal.

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  4. J'aime beaucoup ta définition de l'empathie. Ce serait marrant que chaque soignant blogueur en donne sa version dans un billet, pour voir comment elle s'applique selon qu'on est dentiste, médecin, infirmier, auxi, boulangère... :-)

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    1. Ça doit facilement changer en fonction de l'expérience, de son propre vécu ou de sa fonction.

      Mais c'est ce qui nous rend humain et fait qu'on est pas que des exécutants sans pitié !

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  5. C'est sur que comme métier le médical c'est assez répétitif, surtout aux urgences ou il y a beaucoup de monde Et du stress. Je trouve que c'est bien le travail que vous avez fait, je comprend la démarche. Il y a un milieu comme vous dites à pleurer avec le patient car il a mal et celui de ne pas prendre en compte sa douleur. Je pense que les médecins devraient être formées à la psychologie car mine de rien il sont au contact des gens, il y a de l'humain au delà du côté théorique.

    Cath.

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    1. Je pense qu'ils font de la psychologie ou du moins qu'ils ont des bases mais l'empathie ça ne se commande pas.

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