jeudi 21 novembre 2013

Mon tout tout premier patient



J'ai encore en tête le nom du tout premier patient que j'ai eu sur le fauteuil.

C'était à la fac, en 4ème année (les 2 années précédentes on ne touche que le "fantôme" ou simulateur), un vendredi après-midi pendant ma vacation d'urgence. 

Quand on est externe en service hospitalier, il faut d'abord "trouver" les patients. c'est à dire qu'on a des vacations, des objectifs à remplir mais quand on commence le "carnet de rendez-vous" est vide. La première option est de se ruer sur la liste des patients en attente (comme on se ruerait sur la dernière tablette à -50% un jour de soldes). Forcément quand une promo entière s'y met il ne reste pas grand chose à se mettre sous la dent. 

En gros on est des petits nouveaux, il nous faut des cas simples, des détartrages, des caries, des traitements canalaires (mais pas que des molaires si c'est possible), des couronnes et des stellites à poser.

Dans la liste d'attente tous les "cas sympas" ont déjà été attribués, ceux qui restent sont un peu les cas désespérants ceux dont on sait d'avance qu'on va passer les 3 prochaines années dessus (il est illusoire de croire qu'on peut poser une couronne en 3 semaines comme au cabinet, le moindre truc demandant l'aval des "profs" prend des semaines ...).

On se rabat donc sur la deuxième option (une fois qu'on est remontés jusqu'au mois de janvier précédent  pour trouver la perle rare). On ne fait pas de rabattage dans la rue non, on attend les urgences. Et heureusement (pour nous) il y a toujours du monde (pas du beau, juste les rejetés de tous les cabinets de la ville, ceux qui pensent que c'est moins cher et ceux qui ont vu de la lumière).

C'est mon tour de prendre un patient, ma binôme m'assiste.

Voilà donc Nadine P, quarantenaire pas super aimable (même si contente de se voir soulagée avant de partir en week-end).

Elle a une très grosse carie sur une molaire maxillaire (mâchoire supérieure). Forcément je ne pouvais pas commencer par une prémolaire. Je sais d'avance que je vais devoir me taper faire le traitement canalaire. 

Je sais qu'il faut anesthésier. Je sais comment en théorie. En pratique on ne l'a fait qu'une fois sur un être vivant en TP (et encore c'était moi le cobaye). 

La binôme va faire la queue pour me ramener l'assistant de la vacation. Si attendre le prof donnait des points, on aurait tous été validés au bout d'un mois.

Parce que la première fois qu'on anesthésie un patient, on est censé appeler un prof pour qu'il nous dise si c'est bien. (Meilleur moyen de faire flipper le patient sur le fauteuil).

Comme ce n'était pas non plus sorcier (et qu'il n'y a pas 36 manières de faire une injection pour une molaire maxillaire), j'y suis allée seule avec ma binôme qui me regardait avec les yeux brillants se disant que j'étais soit folle soit carrément couillue de faire croire que j'avais fait ça toute ma vie.

J'ai essayé de ne pas trembler, j'ai pris appui sur sa joue et j'y suis allée.

Nadine n'a pas eu mal et j'ai pu nettoyer sa carie, puis lui mettre un magnifique pansement (le premier d'une longue série à la gloire du fabricant du cavit).

Je lui ai redonné rendez-vous pour le lundi suivant (emploi du temps vide + envie d'engranger les points = grosse liesse).

Elle est revenue et face à la lenteur du processus (elle n'avait pas compris qu'en service hospitalier tout est long et que sa dent elle ne serait jamais finie en moins de 3 heures), elle a dit qu'elle voulait être soignée par un 4ème année pensant que j'étais en 1ère (sachant qu'en 1ère année tu n'as même pas passé le concours donc tu es loin de toucher un patient).

Je ne sais pas ce qu'elle est devenue.

Mais parfois je pense à toi Nadine.



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