mardi 3 décembre 2013

La désillusion

Quand on sort d'une première année de médecine, on pense qu'on a vu et fait le pire, que le reste des études sera un long fleuve tranquille.

J'avais eu un regain de clarté quand j'ai choisi de rejoindre "dentaire" plutôt que de rester en "médecine", je ne me voyais pas repasser un autre concours, y consacrer 3 ans en amont, sacrifiant encore une fois toute vie sociale. Une année à faire l'ermite ça me suffisait. 

Et puis j'ai eu mon concours, j'ai fait pleurer quelques copines qui pensaient qu'avec mon classement j'allais changer d'avis, comme si "dentaire" était réservé aux recalés. Dans ma promo de 2ème année (qu'on continuait à appeler chez mes proches "1ère année" "bah oui la première année c'était médecine, là c'est ta première année en dentaire" "laisse tomber"), je retrouverai des tas de "gens qui avaient choisi".

A la même époque, une cousine attendait les résultats de son internat et voyait qu'elle devrait quitter Paris et obliger son amoureux de larguer son boulot pour la suivre. Elle m'avait dit "si j'avais su j'aurais fait dentaire", l'air de dire dentaire = facilité.

Je pense que l'effet de tomber de 15 étages avec un ascenseur en folie (aka tour de la terreur) à côté ce n'est rien.

Imaginez une jeune fille habituée à apprendre des cours par coeur depuis plus de 15 ans, à qui on demande maintenant de se servir de ses 10 doigts. 

On se retrouve à stresser quotidiennement pour que le modèle en plâtre confectionné pour le TP soit sans aucune bulles, que le boulon soit assez bien enfoncé pour qu'on puisse visser le modèle dans le fantôme, que les dents en ivoirine à 1,5 euros pièce (quand j'ai commencé) ne bougent pas dans la manoeuvre. 

Moule frasaco


Plaque de centrage frasaco


Dents frasaco avec vis (sinon ça tient pas).

"Voici votre outil de travail"


Tête de fantôme

Sans parler des blocs de plâtre pour les TP de morphologie, TP où nous devions faire fi de nos ambitions artistiques et où l'on devait sculpter des dents à partir d'un rectangle selon des côtes bien définies (2mm de trop et c'était fini). Inutile de dire que j'ai fait beaucoup plus de dents qui ressemblaient à des carottes selon ma prof (alors que bon c'était des dents quoi)...  Nous nous amusions alors avec nos morceaux de cartons pour faire un moule rectangulaire aux bords parfaitement parallèles (certains avaient des papas bricoleurs qui leur avaient préparé des moules en bois adaptables, la chance !).  Sur ces blocs nous dessinions la dent vue de profil, face gauche, droite, dos et il n'y avait plus qu'à dégrossir et arriver au résultat. Facile, non ? Non ...

Extrait des "cahiers de prothèse" 

En seconde année, on passe beaucoup de temps dans "la salle à plâtre" à produire ce que nous allions démolir d'un coup d'échoppe carrée ou de turbine. Inutile de dire que chaque TP était l'occasion d'une bonne montée d'adrénaline (à côté une épreuve d'examens écrits c'est des vacances). Un malheureux coup de fraise et la dent frasaco à 1,5 euros était foutue et on restait le reste du TP à observer le massacre. 

Je ris jaune maintenant quand on dit que l'état a payé mes études ou qu'elles sont "gratuites". Je pense à tout le matériel consommable que l'on a du acheter. A la caisse à outil qu'on nous a distribuée garnie la première semaine à la "corpo" contre 300 euros. Caisse qui comprenait du matériel non consommable (c'est à dire qu'on était censé le faire durer 5 ans au moins), des fraises komet, un bol à plâtre et sa spatule, un bol à alginate, des sacs de plâtre (oui le plâtre notre matière première est payant)... On avait peut-être 4 dents à l'intérieur mais vu notre rythme de consommation ce n'était pas énorme. Sans compter qu'il y avait d'autres choses à acheter ensuite en cours de route (les livres "immanquables", le matériel prêté à un "ami" jamais rendu ...).

Et encore on "devait être heureux" car dans certaines facs, ou certaines années, il fallait aussi louer voire acheter sa turbine, pièce à main ... (indispensables aux TPs) dont le prix est faramineux pour un étudiant.

J'avais de la chance d'avoir l'aide financière de mes parents et de n'avoir jamais eu à travailler en complément mais on peut aisément se dire qu'on aurait préféré être prévenus avant de signer.

Ma seconde année a été un long trou noir où je ne savais jamais à quoi m'attendre sinon au pire. On redécouvrait les soirées, l'alcool, les mecs ... mais dans le même temps on était confrontés au stress, à l'incompréhension et au questionnement métaphysique. Comment avait-on pu choisir cette voie sans se renseigner avant sur le contenu des études (rien que la vue du bloc de plâtre aurait suffi à me faire réfléchir) ? Pourquoi je n'étais pas restée  à apprendre par coeur des cours en médecine ? Comment avais-je pu croire que ce serait finger in the nose ?

Je suis tombée de haut . Quand une ancienne camarade de terminale m'a retrouvée après avoir redoublé sa première année, elle m'a dit "comment c'est possible ? Pourtant tu avais eu ta P1 bizuth !". J'ai fait un petit sourire qui voulait dire "tu verras". La tête ça fait marcher les mains, mais avoir eu une mention au Bac ou la P1 bizuth ça ne servait à rien ...








4 commentaires:

  1. Super ton blog,
    ça fait plaisir de voir que je ne suis pas le seul a être passer a coter du coté manuel du boulot lors du choix de P1.
    Par curiosité tu sors de quel fac? Je pensais qu'il n'y avais plus qu'a Reims qu'on faisait encore des dents en plâtre.(des blocs en bois!!!! pourquoi j'y ai jamais pensé...)

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  3. (Ne pouvant modifier le contenu du commentaire, je l'ai effacé)
    ah c'est pour ça que je me sentais comme revenue en arrière il y a disons...15ans, oh quelle horreur déjà 15ans !
    il ne doit plus y avoir aucun de nos profs: H C peut-être ? c'était mon Maître de thèse.
    une immigrée dans le Var.

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  4. J'ai rêvé du TP de totale il n'y a pas si longtemps, c'était plus un cauchemar, mais l'avantage c'est qu'au moins grâce à elle je me sens moins "buse".

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